triptyque-synagogue

Des peintures dans une synagogue ? Ah, ça.. !

Si je vous le dis…

–  Avec des personnages, comme vous le faites d’habitude ?

–  Exactement, et des grands, sur le mur… et aussi des paysages, des ciels et tout ce qu’il faut pour raconter. C’était les trois Patriarches le thème. C’est inspirant les Patriarches : un vraiment beau sujet pour le peintre, avec de la consistance, de la matière si j’ose dire ; avec une histoire derrière et de l’avenir, comprenez-vous ? Ces sujets-là, il ne faut pas les manquer, dans tous les sens du terme. Je veux dire qu’il faut les accepter et aussi éviter de ne pas les réussir non plus. Dans les deux cas, cela serait, pour sûr ! un beau gâchis coupable, car, pour l’artiste, mépriser ou amocher une telle grande occasion, c’est commettre une grave infraction, même un délit.

–  Vous avez certainement raison. Et je ne doute pas de votre cœur à l’ouvrage, mais ce que je voulais dire, c’était plutôt concernant la synagogue, et les images, les images à la synagogue, vous voyez ?

–  Eh bien, figurez-vous que dans cette synagogue, j’ai eu toute latitude, carte blanche, si vous préférez… sauf à représenter le Bon Dieu, ce qui de toute manière n’était pas dans mon intention : trop difficile car jamais la ressemblance ne satisfait… Donc, comme je viens de vous le dire, j’ai représenté les trois Patriarches, ou plus justement, j’ai imaginé quelque chose qui pourrait y faire penser : c’est toujours ce qu’il convient de faire dans ces cas-là. Bien sûr, il y a un individu, une personne physique, mais bien plus avérés que ses traits, il y a la posture, le geste, le décor qui doivent amener le spectateur jusqu’au  sujet que l’artiste à voulu montrer. Dans cette attitude – si éloignée de l’idée du peintre de Lascaux – le risque est grand d’engager un dialogue de sourds. Alors, comme en poésie, on a trouvé pour s’entendre que le titre était un bon conducteur d’imaginaire : par exemple, accoler à une figure le nom d’Abraham fait ressurgir immanquablement à un esprit civilisé un flot de représentations aussi personnelles qu’incommunicables. C’est là et à cet instant que le peintre-fabricant d’images met de l’ordre et impose pour un moment, le temps de la visite, sa vision de la chose. Peut-être pour un temps plus durable, au mieux. De toute façon, et il faut insister sur ce point, ce morceau d’œuvre ira rejoindre le labyrinthe de la mémoire pour renaître peut-être un beau jour, qui sait ? Vous voyez ce que je veux dire, n’est-ce pas ?

Triptyque des patriarches, synagogue Maayane Or, 17 avenue Shakespeare à Nice

–  J’ai déjà entendu cet air là, sous votre plume, il me semble…

–  C’est obsédant, ce genre de pensée, vous savez ! On dit souvent qu’un petit dessin vaut mieux qu’un long discours… Il faut savoir aussi qu’un petit dessin peut provoquer un long discours, ce n’est que justice. Donc, j’ai commis Abraham, Isaac et Jacob… Pas tout : j’y ai ajouté en dessous, à chacun d’eux, comme une note ou un commentaire, quatre épisodes de leur vie qui me semblaient, si ce n’est marquants (ils le sont tous), du moins susceptibles de flatter la manière du peintre… Cela s’appelle une prédelle, sorte de bande dessinée avant la lettre qui, au bas des retables illustraient les scènes édifiantes de la vie du personnage principal. Ça ne peut pas mieux tomber, ne trouvez-vous pas ?

Donc, à savoir, pour ceux qui voudraient comprendre, il peut y en avoir des fois, sait-on jamais :

Abraham quitte Harân pour le pays de Canaan ; il se sépare de Lot, son neveu ; il renvoi Agar et Ismaël, et enfin, il y a le moment de sa mort.

Isaac lui, après la scène incontournable pour les peintres de son sacrifice manqué ; il épouse Rébecca ; il bénit Jacob et Esaü, et on le voit à son arrivée à Gérar.

Enfin Jacob part pour la Mésopotamie ; fuit devant Laban à sa poursuite ; lutte avec l’ange, et donne sa bénédiction à ses douze fils qui formeront les tribus d’Israël…

Arrivé là, j’ai l’impression de n’avoir plus grand chose à vous dire – pis, à écrire : écrire sur de la peinture, rendez-vous compte ! Quel pensum imposé au lecteur, à l’auteur et au malheureux peintre ! Quelle folie ! c’est pitié…

Non, décidément, pour la peinture, le mieux c’est encore, si l’on en a le goût, d’aller la voir.

Paul Conte

Mai 2022

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